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Histoire et histoires de Pornichet

Histoire et histoires de Pornichet

Patrimoine, personnalités, villas...

Souvenirs d'enfance de Julien Gracq

Pornichet a beaucoup inspiré les écrivains et notamment ceux qui y sont venus, enfant, y passer leurs vacances.

Dans ses deux ouvrages, Lettrines et Lettrines 2, Julien Gracq, écrivain né en 1910 et originaire de Saint-Florent le Vieil se rappelle avec nostalgie ses jeunes années sur le littoral breton et les inoubliables séances de cinéma au Casino. A cette époque, ses parents louaient la villa Ker Louisa à la pointe du Bé.

 

« Entre dix et douze ans, l’idée que je me faisais de la vie luxueuse s’était centrée sur le casino de Pornichet, où je passais chaque été une quinzaine. Je l’avais vu fermé pendant toute la guerre, tandis que se délavait peu à peu son fronton l’ignominieuse appellation de Kursaal qui avait dû lui valoir ce congé d’infamie. Il n’ouvrait alors que pour quelques fêtes de charité au profit de blessés de guerre, fêtes où ma sœur et ma cousine allaient faire leur partie dans des cantates composées par l’abbé C., vertueux ecclésiastique local qui avait , me semble-t-il, un faible pour l’harmonie imitative : le final d’une de ses compositions, quand je passe devant le bâtiment aujourd’hui transformé, me revient parfois en mémoire, avec ses notes s’élevant par paliers comme la marée montante :

Sur la mer – sur la mer – sur la mer

La brise est revenu-e !

Avec l’armistice, le Kursaal fut balayé, repeint, rouvert, et rebaptisé casino ; après, je pense, une discrète cérémonie expiatoire. C’est un établissement bien modeste : à l’arrière, côte à côte, un bar et une salle de jeux donnaient sur une maigre pelouse gagnée sur le sable des dunes ; on y voyait encore pousser  ces menus œillets maritimes odorants dont les estivants ont depuis, je pense, éteint l’espèce – deux ou trois cèdres, assez beaux, en faisaient le fond et la séparaient des villas. Mais devant, il y avait une grande terrasse, couverte d’un velum, qui surplombait la plage et où on accédait par un escalier qui plongeait directement dans le sable ; le vent de mer y circulait partout dans un vaste claquement de toile. Rien n’était gai au soleil de cinq heures, quand la mer était pleine, comme cette terrasse claquante de vent qui s’avançait en proue et dominait le sable d’un bordé de navire, ceinturée par les cris, le remue-ménage de fête de la marée haute. Mais la fête, c’était surtout le soir, quand il y avait cinéma. On tendait un écran de toile sur le bord de la terrasse, face à la mer : de chaque côté du drap magique, quand la mer s’approchait, on voyait naître du fond de la nuit et crouler l’une après l’autre de fantomatiques barres blanches, dans un tonnerre qui allait croissant : ces grandes orgues de la nature, qui envahissaient peu à peu la scène, ajoutaient beaucoup pour moi à l’émotion montante du drame : autour des guéridons de faux marbre, où nous buvions des citronnades, les spectatrices frissonnaient un peu et se pelotonnaient dans leurs manteaux, et je crois même quelquefois leurs couvertures. J’ai dû voir là les films de Gloria Swanson, de Pola Négri, peut-être même les Mystères de New-York : je garde de ces soirées aujourd’hui encore, malgré-moi, l’idée indéracinable que la citronnade est un breuvage de luxe, qu’on ne saurait se permettre en toute occasion. Nous revenions à la maison non par les avenues des villas – car des blousons noirs du temps, qui devaient être des jeunes ouvriers de Saint-Nazaire, venus en bicyclette, y menaient parfois leur tapage vers minuit, et effrayaient les baigneuses attardées avec des chansons obscènes – mais par la plage toute noire, et nous regardions longtemps en nous retournant le long et parfait collier de lumières qui ceinture la baie ; l’odeur du cupressus glissant dans le noir par-dessus la haie de fusains annonçait la villa – puis la porte ouverte, la senteur fraîche de sapin lavé, qui était l’odeur même des vacances, nous accueillait ; par la fenêtre de la chambre le bruit de la mer revenait plus faiblement, et l’émotion de la soirée continuait de déferler avec les vagues jusque dans le sommeil qui venait très vite après ces journées fouettées par le vent de mer. Mais depuis ces parfaites soirées de l’enfance, le désenchantement de la rue, du taxi, après le spectacle, m’est toujours resté pénible.

 

Un peu plus tôt encore, -sans doute dans les dernières années de la guerre – je me souviens d’une époque où on montrait encore le cinéma, comme on montre des chiens savants. Un forain tendait derrière les dunes, dans les terrains vagues qui bordaient alors la grande place de Pornichet, un rectangle de cordes, y disposait quelques bancs et un écran tendu sur deux perches : pour quelques sous, on avait droit à la nuit tombée à d’invraisemblables bandes laissées pour compte, je pense, par quelque ligue anti-alcoolique  après saisie – les textes intercalaires manquaient, et, du fond de l’ombre, la voix du présentateur commentait la démarche de l’ivrogne aux belles moustaches gauloises qui poussait la porte d’un estaminet.

Il s’en va’t’ encore z’au bistrot

L’ivrogne s’accoudait au zinc, lissant d’un revers de la main cynique les moustaches qui se retroussaient sur des canines d’assassins.

Servez quatre verres de vin z’a Monsieur .

 

(…) Pornichet encore : à l’époque où j’y passais mes vacances, les pins des dunes qu’on avait enclos dans les jardins assez spacieux des villa  y tenaient beaucoup plus de place qu’aujourd’hui ; le remblai n’existait pas, et une murette submergée de sable séparait seules les cours des villas de la plage : une piste en montagne russe les longeait, épousant les premiers mouvements de la dune encore plantée d’oyats. Dès que je débarquais à la gare, l’odorat, pour moi s’éveillait là comme nulle part, s’aiguisait en passant et en repassant sans cesse au gré des avenues la ligne de crête qui partageait la petite ville en deux versants d’épaisses senteurs : d’un côté le varech mouillé, de l’autre la résine chaude – et l’une et l’autre me dilatent encore la narine comme ne le fait aucune odeur.

Julien GRACQ

"Lettrines"– éditions José Corti (1967)

 

casino

« De Pornichet à Sion- l’Océan 

Le village de Sion, avec ses dunes pelées, ses baraques foraines, son odeur de goémon, rappelle le Vieux- Pornichet de mon enfance, à la jonction de la plage et de la pointe de Bonne –Source ; la forêt de pins de Monts, derrière les dunes, figurant pour le souvenir l’ancien Bois d’Amour, au temps où La Baule –les –Pins n’avait pas encore pris sa place. Mais un Pornichet appauvri : mêmes modestes, les villas de Pornichet – closes sous leurs pins et derrière leurs tamaris-, la population de la plage, nourrie de la bourgeoisie d’une grande ville, gardaient leur quant-à-soi, leur sentiment de caste, leur cercle de fréquentation fermé ; ici un département paysan à l’heure de la société ouverte, déverse à la bonne franquette dans les avenues , hors de l’enceinte de ses campings, comme s’il jaillissait d’un train de plaisir, un peuple presque vierge encore des joies de la plage, bonnes gens sans esprit de clan et sans préjugé qui pique-niquent sans complexe sous les pins et sur le sable, ne boudent pas leur amusement tout neuf, et semblent sortir de la fête de l’Huma (laquelle ouvre d’ailleurs au mois d’août quelques succursales dans la forêt, près des colonies de vacances de la banlieue).

Julien GRACQ

 "Lettrines 2"– éditions Kerdore (1974)

 

 

 

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